Comment le nouvel opérateur peut-il réussir son entrée sur le marché de la téléphonie? La question est éminemment stratégique. Le tiquet d’entrée sur le marché est évidemment cher. Voyons ensemble quelles options sont ouvertes à Free Mobile et à ses concurrents. 

La culture sur brûlis

Les trois opérateurs possèdent un atout de taille par rapport à Free Mobile: un réseau étoffé et en cours d’amortissement (voire totalement amorti). Cet avantage des entreprises concurrentes n’est pas réellement un inconvénient pour Free, bien au contraire. En effet, en économie, il est d’usage de distinguer le leader du follower (suiveur, ndlr). Ce dernier (Free en l’occurrence), bénéficie naturellement de l’expérience cumulée des trois qui l’ont précédé. Le coût d’investissement pour l’acquisition d’un réseau est donc drastiquement diminué. Une analyse fine montrerait que le coût d’investissement d’infrastructure conditionne largement les prix dans la téléphonie mobile.

De ce constat découle deux arbitrages possibles pour Free. L’entreprise peut choisir de se caler sur les prix de la concurrence ou de jouer la concurrence par les prix. Dans le premier cas, Free serait obligé de jouer sur la qualité des services. Or, ce n’est pas (ou pratiquement jamais) l’apanage du follower, en général par manque d’expérience sur le marché. Celui-ci va souvent devoir jouer la concurrence par les prix. Entre alors en scène ce qu’on appellera la culture sur brûlis.

Tenter de prendre des parts de marché par une baisse drastique des prix est dangereux. Effectivement, si le suiveur possède des marges de manoeuvre, il va sans dire que le leader en possède encore plus. Ce dernier va donc tenter de se positionner sur son rival afin de le tuer dans l’oeuf. La pratique est dangereuse car, mal dosée, le leader (Orange ici) peut rogner indéfiniment ses marges commerciales. La tentation est grande d’aller concurrencer le nouvel entrant mais le risque est important de voir ses bénéfices fondre comme neige au soleil. Si Orange, SFR et Bouygues ne suivent pas, alors Free Mobile peut ne pas réussir son lancement. Ainsi, contrairement à la croyance répandue, dans une certaine mesure de prix, il vaut mieux que les leaders augmentent leur qualité de service afin de justifier leurs prix et enlever toute crédibilité au nouvel entrant.

Si Free Mobile est suivi, le trublion a gagné… 

Suivre un suiveur, c’est lui donner de sa crédibilité. De ce point de vue, Free a déjà gagné. Les concurrents se sont dotés d’appareils de concurrence par les prix (Sosh, Red et B&You). L’erreur est grave, car le nouvel opérateur va s’engouffrer dans la brèche et entraîner des dégâts qui pourraient être insurmontables. Stratégiquement, c’est un peu comme si vous étiez premier de votre classe et que vous étiez jaloux du dernier.

Le piège est tendu. Il devrait bientôt se refermer sur les trois concurrents. Une différenciation par les offres et par les services aurait été le meilleur compromis capable de faire plier Free. Mais, quand la menace de l’illimité est brandie il est difficile de trouver une voix médiane. D’autant que l’illimité est possible au moins pour la voix, les SMS et même l’international. La 3G, du fait de contraintes techniques et de son coût, devrait rester limitée.

La marque et le bouche à oreille ne sont plus des arguments valables

Lorsque la boite de Pandore de la concurrence par les prix est ouverte, il n’y a plus de marque qui compte. ‘Produit 1′ est moins cher que ‘produit 2′: le choix se porte sur le produit 1. Dès lors, il devrait se passer la même chose que pour Free en tant que fournisseur d’accès internet: le marketing ne sert plus à grand chose. Voir cet outil comme une fin peut être fatal pour les grands opérateurs. D’ailleurs Sosh, s’investit sur une stratégie de communication virale pour diminuer le coût marketing.

Dans les faits, la concurrence par les prix n’a besoin que d’une transmission de l’information correcte. On parlera plus de communication que de marketing. Après un temps, ces budgets n’auront que peu d’effets sur le recrutement de nouveaux clients. C’est ici que les relayeurs qui proviennent de la fanbase des freenautes prendront tout leur sens. Ils sont le biais « viral » le plus intéressant sur un mode de communication de type bouche à oreille.

Echec et mat

Un follower comme Free Mobile n’a que peu de chance de devenir le leader, en tout cas pas avant une dizaine d’années. Le marché devrait sensiblement se restructurer car les devanciers ont décidé de suivre le dernier venu et cette trajectoire à sens inverse sent le démâtage. En général, un suiveur jouant la concurrence par les prix prend rapidement entre 15 et 25% d’un marché lorsque les tenanciers ont choisi la stratégie de courir après le ballon. Cette part de marché perdue représente tout ou partie de la marge des trois grands opérateurs tenus dans l’oligopole. Il y a échec… Il y aura peut-être mat.